{"id":150,"date":"2015-06-09T10:54:29","date_gmt":"2015-06-09T08:54:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.les-amis-de-l-aigle.com\/?p=150"},"modified":"2022-01-30T19:11:09","modified_gmt":"2022-01-30T18:11:09","slug":"la-comtesse-de-segur-et-de-lapparition-du-chemin-de-fer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/?p=150","title":{"rendered":"La comtesse de S\u00e9gur et  l\u2019apparition du chemin de fer"},"content":{"rendered":"<h3 style=\"text-align: justify;\">La Comtesse de S\u00e9gur<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u00e9e \u00e0 Saint-P\u00e9tersbourg en 1799, apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 Moscou et dans la propri\u00e9t\u00e9 familiale de Voronovo, Sophie arrive \u00e0 Paris en 1817 ; elle a 18 ans. L\u2019ann\u00e9e suivante elle \u00e9pouse le comte de S\u00e9gur et, comme cadeau de mariage, son p\u00e8re lui offre la somme d\u2019argent qui lui permet d\u2019acheter \u00ab Les Nouettes \u00bb, un petit ch\u00e2teau \u00e0 Aube dans l\u2019Orne, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019ouest de L\u2019Aigle. \u00ab Les Nouettes \u00bb seront revendues deux ans avant la disparition de la comtesse de S\u00e9gur qui meurt en 1874.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sophie de S\u00e9gur passe le plus clair de son temps en Normandie, tout en ayant un domicile parisien et tout en voyageant : Rome en 1853, Londres en 1856, Bruxelles en 1863, chez ses enfants ; Malaret pr\u00e8s de Toulouse, en Bretagne \u00e0 Kermadio, entre Auray et Sainte-Anne d\u2019Auray chez sa fille Henriette Fresneau.<br \/>\nLes S\u00e9gur sont tr\u00e8s pr\u00e9sents et tr\u00e8s impliqu\u00e9s dans la vie de la commune ; le mari de la comtesse de S\u00e9gur, Eug\u00e8ne, est maire d\u2019Aube en 1826, et leur fils Anatole l\u2019est \u00e0 la fin des ann\u00e9es soixante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment se d\u00e9place-t-on en Normandie dans les ann\u00e9es 1820 ?<br \/>\nOn est tent\u00e9 de r\u00e9pondre: \u00ab \u00e0 pied \u00bb. Beaucoup de gens devaient marcher \u00e0 Aube ; la comtesse de S\u00e9gur allait certainement \u00e0 pied \u00e0 l\u2019\u00e9glise ou au presbyt\u00e8re qui est maintenant le Mus\u00e9e de la Comtesse de S\u00e9gur, ce qui repr\u00e9sente une certaine distance, presque deux kilom\u00e8tres, et beaucoup d\u2019habitants d\u2019Aube devaient aller \u00e0 pied au march\u00e9 de L\u2019Aigle chaque mardi. Bien s\u00fbr, il y avait d\u2019autres possibilit\u00e9s pour des d\u00e9placements locaux, le cheval, des trajets \u00e0 dos d\u2019\u00e2ne, des carrioles, des charrettes.<br \/>\nLe 21 octobre 1857, la comtesse de S\u00e9gur \u00e9crit \u00e0 son petit-fils, Pierre de S\u00e9gur : \u00ab Figure-toi qu\u2019un jour Emile a fait aller l\u2019\u00e2ne si vite qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 L\u2019Aigle et en sont revenus en une heure et quart. \u00bb Un aller et retour de Aube \u00e0 L\u2019Aigle, repr\u00e9sente tout de m\u00eame \u00e0 peu pr\u00e8s 12 kilom\u00e8tres. Une carte des routes de France au milieu du XIXe si\u00e8cle indique les Routes Royales, ou Imp\u00e9riales, les Routes D\u00e9partementales.<br \/>\nOn trouve encore entre Verneuil- sur-Avre et Chandai sur le bord nord de la route nationale deux bornes royales qui sont bien conserv\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant l\u2019apparition du chemin de fer comment allait-on de Paris \u00e0 L\u2019Aigle et \u00e0 Aube, dans l\u2019Orne ?<br \/>\nDans un \u00ab Panorama Parisien ou Indicateur G\u00e9n\u00e9ral de toutes les Nouvelles Voitures \u00bb qui date de 1829, nous trouvons toute une \u00e9num\u00e9ration des moyens de locomotion : Omnibus, Dames blanches, Favorites, Ecossaises, B\u00e9arnaises, Carolines, Citadines-omnibus, Batignollaises, Tricycles, Diligentes. A cette \u00e9poque, il y avait deux grandes compagnies de transports : les Messageries royales et L\u2019Entreprise des Messageries G\u00e9n\u00e9rales de France, Laffitte et Caillard et Compagnie.<br \/>\nQuelque temps apr\u00e8s est cr\u00e9\u00e9e une autre Compagnie, la Compagnie des Jumelles, qui avait son si\u00e8ge \u00e0 Paris, 9 rue du Bouloi, pr\u00e8s du Louvre et qui desservait Paris-Bruxelles et le trajet Paris-Argentan. C\u2019est ce dernier trajet que va emprunter la comtesse de S\u00e9gur et sa famille.\u2028Les diligences avec diff\u00e9rentes parties, le coup\u00e9, l\u2019int\u00e9rieur, la berline, la rotonde, les banquettes, avaient \u00e9galement des prix diff\u00e9rents.<br \/>\nLes relais pour changer de chevaux se trouvaient \u00e0 peu pr\u00e8s tous les douze kilom\u00e8tres.<br \/>\nDans notre r\u00e9gion se trouvent des relais \u00e0 Verneuil-sur-Avre, \u00e0 Chandai et \u00e0 L\u2019Aigle. Des relais o\u00f9 l\u2019on pouvait voir cette inscription qui est encore tr\u00e8s visible sur le relais de Rugles : \u00ab Ici on loge \u00e0 pied et \u00e0 cheval \u00bb.<br \/>\nA L\u2019Aigle le relais se trouvait \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de la Croix de Fer, rue du Pont- Gaillard, aujourd\u2019hui rue Thiers. Il n\u2019y a pas si longtemps, au moins en 1974, on pouvait encore lire sur le mur d\u2019une maison pr\u00e8s de l\u2019\u00e9glise Saint Martin une inscription indiquant les itin\u00e9raires des diligences Jumelles, de Paris \u00e0 Argentan et vers Rouen en passant par Rugles et Conches.<br \/>\nVers 1834, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la comtesse de S\u00e9gur \u00e9tait aux Nouettes, il fallait huit heures pour faire Paris-L\u2019Aigle, sur cette route royale 24 bis, et ensuite il \u00e9tait possible, soit de continuer vers Sainte-Gauburge et Argentan, soit de prendre une patache qui desservait Aube, un trajet donc de presque neuf heures. Dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, d\u2019apr\u00e8s les horaires que nous poss\u00e9dons, il fallait \u00e0 peu pr\u00e8s seize heures pour aller de Paris \u00e0 Argentan. C\u2019est ainsi que la Comtesse de S\u00e9gur, sa famille et ses amis ont voyag\u00e9 entre Paris et Les Nouettes pendant un certain nombre d\u2019ann\u00e9es, du moins jusqu\u2019\u00e0 l\u2019apparition du chemin de fer, mais comme nous allons le voir, ce n\u2019\u00e9tait pas encore le chemin de fer qui allait desservir L\u2019Aigle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Segur_Lettres_Grand_m\u00e8re_Les_Nouettes.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-155 size-large\" src=\"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Segur_Lettres_Grand_m\u00e8re_Les_Nouettes-1024x689.jpg\" alt=\"Segur_Lettres_Grand_m\u00e8re_Les_Nouettes\" width=\"610\" height=\"410\" srcset=\"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Segur_Lettres_Grand_m\u00e8re_Les_Nouettes-1024x689.jpg 1024w, https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Segur_Lettres_Grand_m\u00e8re_Les_Nouettes-300x202.jpg 300w, https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Segur_Lettres_Grand_m\u00e8re_Les_Nouettes.jpg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 610px) 100vw, 610px\" \/><\/a><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Le lyrisme et les chemins de fer<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1844, Louis Tavernier dans une Notice populaire sur le chemin de fer \u00e9crivait :<br \/>\n\u00ab Au reste, le dernier mot n\u2019est pas dit sur les chemins de fer ; une invention aussi r\u00e9cente ne peut pas \u00eatre parvenue tout \u00e0 coup \u00e0 son dernier degr\u00e9 de perfectionnement. L\u2019avenir de ces chemins nous pr\u00e9pare une immense r\u00e9volution, par laquelle les peuples ne conna\u00eetront plus de distance, et cet avenir est peut-\u00eatre moins \u00e9loign\u00e9 qu\u2019on ne l\u2019imagine. \u00bb<br \/>\nDans son Histoire des chemins de fer, Darnis en 1843 d\u00e9clare :<br \/>\n\u00ab Les chemins de fer sont la conqu\u00eate la plus extraordinaire, la plus importante, la plus f\u00e9conde du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle. \u00bb<br \/>\nHenri Vincenot, dans son livre La vie quotidienne dans les chemins de fer au XIXe si\u00e8cle, rapporte que lorsqu\u2019il \u00e9tait enfant, son p\u00e8re lui disait de temps en temps:<br \/>\n\u00ab Gar\u00e7on, \u00e9coute-moi bien, il y a eu le si\u00e8cle de P\u00e9ricl\u00e8s, il y a eu le si\u00e8cle des Croisades, le si\u00e8cle des Grandes D\u00e9couvertes, le si\u00e8cle du Roi Soleil. Eh bien, crois-moi, le XIXe si\u00e8cle sera, pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, et \u00e0 la face des hommes, le si\u00e8cle du Chemin de fer. \u00bb<br \/>\nOn le voit le lyrisme n\u2019est pas loin. Un lyrisme que nous retrouvons dans le discours de l\u2019\u00e9v\u00eaque d\u2019Orl\u00e9ans, au moment de l\u2019inauguration de la ligne Paris-Orl\u00e9ans :<br \/>\n\u00ab La nouveaut\u00e9 du spectacle que nous avons sous les yeux \u00e9veille dans l\u2019esprit de grandes pens\u00e9es. En pr\u00e9sence de ces miraculeux travaux, qui bient\u00f4t ne feront plus de la France qu\u2019une grande ville entour\u00e9e de faubourgs magnifiques, on est frapp\u00e9 d\u2019admiration pour le g\u00e9nie de l\u2019homme, capable de r\u00e9aliser des prodiges que, dans ses r\u00eaves les plus brillants, l\u2019imagination elle-m\u00eame nagu\u00e8re n\u2019aurait pu se repr\u00e9senter.\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais aussi les d\u00e9tracteurs du chemin de fer.<br \/>\nM\u00eame ce Louis Veuillot d\u00e9clarait, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t son doute : \u00ab Le chemin de fer est l\u2019expression insolente du m\u00e9pris de la personnalit\u00e9. \u00bb<br \/>\nLe grand scientifique Arago est rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre pour un discours prononc\u00e9 le 14 juin 1836 \u00e0 la Chambre, \u00e0 l\u2019occasion du vote de la loi sur la ligne Paris-Versailles ; il s\u2019insurge contre les tunnels et d\u00e9clare que dans ces tunnels:<br \/>\nLes personnes sujettes \u00e0 la transpiration seront incommod\u00e9es et qu\u2019elles gagneront des fluxions de poitrine, des pleur\u00e9sies et des catarrhes.<br \/>\nA ce propos, Henri Vincenot, dans \u00ab L\u2019Age du chemin de fer \u00bb nous d\u00e9crit la m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de toute personne rencontr\u00e9e dans le train. Les tunnels \u00e9taient de ce fait le cauchemar des dames. Elles se passaient des recettes curieuses pour se d\u00e9fendre des attaques galantes ; par exemple, il leur \u00e9tait recommand\u00e9, lorsqu\u2019on entrait dans un tunnel, de tenir entre leur dents leur \u00e9pingle \u00e0 chapeau, et lorsqu\u2019un vieille dame accompagnait une jeune personne, il \u00e9tait fr\u00e9quent qu\u2019aussit\u00f4t que le wagon \u00e9tait plong\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9, la vieille dame pr\u00eet furtivement la place de la jeune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, la France est renomm\u00e9e en Europe pour avoir un excellent r\u00e9seau routier.<br \/>\nNapol\u00e9on classe les routes en cat\u00e9gories depuis les routes imp\u00e9riales de premi\u00e8re classe jusqu\u2019aux routes d\u00e9partementales. A la fin de l\u2019Empire on compte \u00e0 peu pr\u00e8s 60.000 kilom\u00e8tres de routes. La Monarchie de Juillet va cr\u00e9er 16.000 kilom\u00e8tres de voies d\u00e9partementales et en 1836, on assistera \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un r\u00e9seau de routes vicinales. C\u2019est une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on commence \u00e0 utiliser l\u2019invention de McAdam, c\u2019est-\u00e0-dire un pavage d\u2019empierrement par une couche double de petits \u00e9l\u00e9ments. C\u2019est peut-\u00eatre sur une de ces routes pr\u00e8s de Louviers qu\u2019 \u00ab Un\u2019 bell\u2019 dam\u2019 vint \u00e0 passer \/Dans un beau carross\u2019 dor\u00e9. \u00bb<br \/>\nA la fin du XIXe si\u00e8cle le r\u00e9seau routier fran\u00e7ais, comptant 500.OOO kilom\u00e8tres, sera un des r\u00e9seaux les plus denses du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais en m\u00eame temps la France est tr\u00e8s en retard dans le domaine des chemins de fer par rapport \u00e0 l\u2019Angleterre et m\u00eame \u00e0 l\u2019Allemagne.<br \/>\nEn 1826 un certain Navier avait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des Sciences un rapport intitul\u00e9 \u00ab De l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un chemin de fer entre Paris et Le Havre \u00bb.<br \/>\nEn 1837 est inaugur\u00e9 le premier train \u00e0 vapeur sur la ligne de Paris au Pecq. Les gares commencent \u00e0 \u00eatre construites aux frais de l\u2019Etat et des collectivit\u00e9s. De nombreux ponts sont \u00e9galement construits. Le 8 mai 1837, Monsieur Martin du Nord, ministre des Travaux publics, pr\u00e9sente un plan de construction de cinq lignes, partant toutes de Paris et allant \u00e0 Orl\u00e9ans, \u00e0 Rouen, \u00e0 la fronti\u00e8re belge, \u00e0 Tours et \u00e0 Marseille. Vers 1855, 5 500 kilom\u00e8tres de voies ont \u00e9t\u00e9 ainsi trac\u00e9s en quinze ans. Sous le Second Empire on assistera \u00e0 un d\u00e9veloppement tr\u00e8s important des chemins de fer avec d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019Etat, de l\u2019autre un tr\u00e8s grand nombre de compagnies, compagnies publiques, compagnies priv\u00e9es.<br \/>\nToutes ces activit\u00e9s \u00e9taient soutenues par des appuis bancaires avec de grands noms comme Seilli\u00e8re ou P\u00e9reire.<br \/>\nLorsque l\u2019on regarde la chronologie de la cr\u00e9ation de voies de chemin de fer, il faut toujours faire attention \u00e0 la distinction entre \u00ab lignes conc\u00e9d\u00e9es \u00bb et \u00ab lignes construites \u00bb, certaines lignes conc\u00e9d\u00e9es n\u2019ayant m\u00eame jamais \u00e9t\u00e9 construites. Le chiffre des kilom\u00e9trages \u00e9galement n\u2019est pas toujours pr\u00e9cis et varie d\u2019un auteur \u00e0 l\u2019autre : 41 kilom\u00e8tres en 1840, 2.980 en 1850, 4100 en 1860, 17.400 en 1870, 23.600 en 1880.<br \/>\nLes chiffres des vitesses sont \u00e9galement tr\u00e8s int\u00e9ressants : 10 kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019heure en 1839, 28 kilom\u00e8tres en 1847, 70 kilom\u00e8tres en 1870. Essor tout \u00e0 fait remarquable si l\u2019on songe aux immenses difficult\u00e9s sur le terrain- probl\u00e8mes de relief, expropriations, exigences des collectivit\u00e9s locales- et difficult\u00e9s administratives \u00e9galement.<br \/>\nC\u2019est Honor\u00e9 de Balzac qui \u00e9crivait en 1839 dans son roman Le Cur\u00e9 de Village :<br \/>\n\u00ab On ne pose pas une pierre en France sans que dix paperassiers parisiens n\u2019aient fait de sots et inutiles rapports.\u00bb<br \/>\nCeci s\u2019applique non seulement aux pierres mais \u00e9galement \u00e0 la cr\u00e9ation des chemins de fer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Compagnie de l\u2019Ouest qui nous int\u00e9resse aujourd\u2019hui est le r\u00e9sultat de la fusion d\u2019un certain nombre de petites compagnies.<br \/>\nMademoiselle H\u00e9l\u00e8ne Jaulme a \u00e9tudi\u00e9 les d\u00e9lib\u00e9rations du Conseil municipal de la ville de L\u2019Aigle \u00e0 cette \u00e9poque.<br \/>\nLe 25 novembre 1842, Monsieur Cadou-Taillefer pr\u00e9sente un rapport en insistant pour que le chemin de fer Paris-Brest passe par L\u2019Aigle. Le 2 ao\u00fbt 1844 le Conseil municipal vote une somme de 50.000 francs au cas o\u00f9 la ligne Paris-Brest passerait par L\u2019Aigle. Le Conseil \u00e0 nouveau insiste dans sa r\u00e9union du 4 d\u00e9cembre. Le 23 avril 1845, le Conseil prend position pour un Paris- Rennes par Le Mans. Le 8 avril 1846, une d\u00e9l\u00e9gation de L\u2019Aigle qui compte \u2013Messieurs Vaugeois, Mazier, Mouchel, se rend \u00e0 la Chambre. En septembre 1850, le Prince Pr\u00e9sident, le futur Napol\u00e9on III, passe par L\u2019Aigle et, frapp\u00e9 par l\u2019importance de l\u2019industrie et du commerce, promet la r\u00e9alisation d\u2019une ligne Paris-Granville qui passerait par L\u2019Aigle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les voyages Paris \u00e0 L&rsquo;aigle sont encore du domaine de l\u2019\u00e9pique :<br \/>\nLa comtesse Marie C\u00e9lestine Am\u00e9lie d\u2019Armaill\u00e9 raconte son voyage de Paris \u00e0 Trouville en 1847 : Paris- Rouen en bateau \u00e0 vapeur, Rouen-Le Havre, ligne \u00e0 une seule voie, puis bateau \u00e0 vapeur Le Havre-Trouville.<br \/>\nEn 1855, le voyage se fait donc en deux temps : d\u2019abord en train de Paris \u00e0 Conches, ce qui prenait \u00e0 peu pr\u00e8s quatre heures et ensuite de Conches \u00e0 L\u2019Aigle en diligence ou par un autre moyen de locomotion.<br \/>\nDans une lettre du 13 mai 1856, Madame de S\u00e9gur raconte son voyage Conches-L\u2019Aigle qui lui a sembl\u00e9 tr\u00e8s peu agr\u00e9able et tr\u00e8s peu confortable : \u00ab Nous partions de Conches dans une horrible diligence envahie par vingt et un voyageurs ; il doit y tenir dix ou onze au plus. Nous avons donc chemin\u00e9 lentement ; trois malheureux mais excellents chevaux ont tra\u00een\u00e9 tout cela pendant neuf lieues et pendant trois heures trois quarts. \u00bb<br \/>\nDans une autre lettre, le 10 juin 1859, elle parle de la possibilit\u00e9 d\u2019aller chercher quelqu\u2019un \u00e0 la gare de Conches en utilisant l\u2019aubergiste d\u2019Aube, Hutfer, et sa cal\u00e8che.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute la famille S\u00e9gur s\u2019int\u00e9resse au d\u00e9veloppement de ces chemins de fer qui rapprochent les gens les uns des autres.<br \/>\nLe mari de la comtesse de S\u00e9gur, Eug\u00e8ne de S\u00e9gur \u00e9tait depuis 1854, le pr\u00e9sident des Chemins de Fer de l\u2019Est, ligne qui exploite le tron\u00e7on Paris-Strasbourg.<br \/>\nPour le voyage inaugural il re\u00e7ut le Prince-Pr\u00e9sident, futur Napol\u00e9on III. A sa mort une toute petite locomotive- souvenir qui lui appartenait fut donn\u00e9e \u00e0 Jeanne de Pitray, sa petite-fille.<br \/>\nSon oncle le g\u00e9n\u00e9ral de S\u00e9gur, sera nomm\u00e9 administrateur de la Compagnie des Chemins de fer d\u2019Orl\u00e9ans.\u2028En 1859 un d\u00e9cret de Napol\u00e9on III pr\u00e9voit une future voie qui doit relier la ligne Paris-Rennes \u00e0 la ligne M\u00e9zidon-Le Mans en passant \u00e0 Dreux, Verneuil, L\u2019Aigle, Le Merlerault, Nonant-le-Pin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et vient le succ\u00e8s du chemin de fer : Les populations sont remplies d\u2019espoir et d\u2019attente.<br \/>\nEn septembre 1859, la comtesse de S\u00e9gur \u00e9crit \u00e0 sa fille la vicomtesse Emile de Pitray : \u00ab &#8230;On se met d\u00e9cid\u00e9ment \u00e0 notre chemin de fer et dans quinze ou dix-huit mois, nous irons en trois heures de Paris \u00e0 L\u2019Aigle. \u00bb<br \/>\nLes travaux commencent d\u00e8s 1860 mais sont si lents que les habitants de L\u2019Aigle envoient une p\u00e9tition \u00e0 Napol\u00e9on III. En 1863 a lieu une enqu\u00eate pour savoir o\u00f9 installer la gare de L\u2019Aigle. Le 15 juin 1864, le tron\u00e7on Saint-Cyr-Dreux est termin\u00e9 ; le 1er octobre 1866, Dreux-L\u2019Aigle est atteint. Apr\u00e8s L\u2019Aigle viendront Argentan-Flers en juillet 1866, Conches-L\u2019Aigle en novembre 1866, L\u2019Aigle-Surdon en 1867, Flers-Vire en ao\u00fbt 1867 et finalement Vire-Granville en juillet 1870.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces grands travaux sur la ligne Paris-Granville autour de L\u2019Aigle ont d\u00fb consid\u00e9rablement frapper les habitants.<br \/>\nOn dit qu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1860, plus de mille ouvriers travaillaient dans cette r\u00e9gion. Nous avons la grande chance d\u2019avoir le t\u00e9moignage d\u2019une Aiglonne, Madame Papin, femme d\u2019un serrurier habitant rue du Four qui dans un certain nombre de lettres d\u00e9crit l\u2019aspect de la ville pendant les travaux du Chemin de fer, en 1863.<br \/>\nLe 30 avril elle \u00e9crit : \u00ab &#8230;Je te dirai que dans la ville c\u2019est comme un \u00ab petit Paris \u00bb, on n\u2019y voit que de nouvelles t\u00eates, une grande foule de monde, les terrassiers du chemin de fer. Toute la vall\u00e9e est ravag\u00e9e, on ne voit que des arbres par terre, des terrassements, et des cantines pour les ouvriers. \u00bb<br \/>\nEn juillet elle \u00e9crit : \u00ab &#8230;Si seulement le chemin de fer \u00e9tait termin\u00e9 ! On mettra \u00e0 peine trois heures pour aller de L\u2019Aigle \u00e0 Dreux. Dans ce moment on n\u2019y travaille pas vite. Il y a bien des employ\u00e9s, on ne voit que de nouvelles figures. La ville est remplie d\u2019\u00e9trangers et ils ont peine \u00e0 trouver du logement. \u00bb<br \/>\nLe 27 septembre encore un mot:\u00ab Pour les chemins de fer, ils font toujours de grands ravages, la vall\u00e9e est m\u00e9connaissable et nous sommes remplis de vilain monde&#8230;On a bien travaill\u00e9 pour l\u2019usine \u00e0 gaz, tandis que pour les chemins de fer nous n\u2019avons travaill\u00e9 que pour les logements des ing\u00e9nieurs. Pour le reste, ils ont mont\u00e9 des ateliers qui nous font plut\u00f4t du tort vu qu\u2019ils nous retirent nos ouvriers mari\u00e9s et que c\u2019est justement ceux qui \u00e9taient les plus s\u00e9dentaires. \u00bb<br \/>\nLe 2 octobre enfin: \u00ab Si tu voyais les travaux du chemin de fer !&#8230;c\u2019est \u00e0 se perdre dans la prairie&#8230;Mais il faut esp\u00e9rer que dans deux ans nous irons de L\u2019Aigle \u00e0 Dammartin en peu de temps. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Finalement le grand jour est arriv\u00e9 \u00e0 L\u2019Aigle! Le 24 septembre 1866, le Maire de L\u2019Aigle, Monsieur Rouyer, envoie sa lettre d\u2019invitation :<br \/>\n\u00ab Monsieur, J\u2019ai l\u2019honneur de vous inviter \u00e0 vouloir bien vous rendre \u00e0 l\u2019H\u00f4tel-de-Ville le Lundi 1er octobre \u00e0 11 heures, pour faire partie du cort\u00e8ge qui, de l\u00e0, doit se rendre \u00e0 la Gare pour assister \u00e0 la B\u00e9n\u00e9diction de la locomotive qui am\u00e8nera le premier train \u00e0 Laigle. Veuillez agr\u00e9er, Monsieur, l\u2019assurance de ma consid\u00e9ration la plus distingu\u00e9e. \u00bb Nous ne savons pas si la comtesse de S\u00e9gur \u00e9tait \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie ce jour-l\u00e0, mais son fils Anatole de S\u00e9gur y \u00e9tait sans doute en tant que maire d\u2019Aube. Et le soir \u00e9tait organis\u00e9 un somptueux banquet pour une centaine de personnes suivi d\u2019illuminations, d\u2019un feu d\u2019artifice et d\u2019un bal. Quelque temps plus tard on pourra circuler en train entre L\u2019Aigle et Paris. Nous savons que Sophie de S\u00e9gur a pris le train de Paris \u00e0 L\u2019Aigle en 1869 ; l\u2019avait-elle emprunt\u00e9 auparavant ?<br \/>\nComme nous l\u2019avons soulign\u00e9, Sophie de S\u00e9gur s\u2019int\u00e9ressait au d\u00e9veloppement du chemin de fer pour une raison \u00e9vidente, pouvoir relier Paris \u00e0 sa propri\u00e9t\u00e9 des Nouettes d\u2019une mani\u00e8re plus rapide et plus confortable, mais elle avait une autre raison qui celle-l\u00e0 \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 son m\u00e9tier d\u2019\u00e9crivain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parler des liens de la comtesse de S\u00e9gur avec la Maison Hachette serait le sujet d\u2019une autre communication.<br \/>\nRappelons-en rapidement les traits principaux.<br \/>\nL\u2019Angleterre avait eu l\u2019initiative de cr\u00e9er, ce que l\u2019on a appel\u00e9 \u00ab les Biblioth\u00e8ques de gare \u00bb. En France, nous l\u2019avons mentionn\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure, l\u2019Imprimerie Chaix en 1852 avait obtenu l\u2019autorisation d\u2019ouvrir des biblioth\u00e8ques de gare. En 1853, il y avait d\u00e9j\u00e0 43 Biblioth\u00e8ques de gare et plus de 160, dix ans plus tard. D\u00e8s ses premiers livres Les Nouveaux contes de F\u00e9es et Les Petites filles mod\u00e8les, Sophie de S\u00e9gur est en contact avec son \u00e9diteur Louis Hachette et surtout le gendre de Louis Hachette, Emile Templier, avec qui elle aura toute sa vie une correspondance tr\u00e8s importante \u00e0 propos de ses ouvrages.<br \/>\nLa Biblioth\u00e8que des chemins de fer cr\u00e9\u00e9e par Louis Hachette en 1852 comportait sept sections avec des couleurs diff\u00e9rentes : rouge pour les guides, verte pour l\u2019histoire et les voyages, cr\u00e8me pour la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, jaune pour les livres anciens et \u00e9trangers, bleu pour l\u2019agriculture et l\u2019industrie, rose pour les enfants et saumon pour des \u0153uvres diverses.<br \/>\nC\u2019est donc dans la Biblioth\u00e8que rose que vont \u00eatre publi\u00e9es les \u0153uvres de la comtesse de S\u00e9gur avec le succ\u00e8s que l\u2019on sait et cela en grande partie gr\u00e2ce \u00e0 une diffusion qui se fait dans les Biblioth\u00e8ques de gare.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pense \u00e0 la Comtesse de S\u00e9gur, je pense \u00e0 elle comme si elle \u00e9tait aujourd\u2019hui devant le ch\u00e2teau des Nouettes, r\u00eavant ; les arbres sont l\u00e0, la belle prairie qui descend vers les grilles, quelques vaches, quelques \u00e2nes peut-\u00eatre, et dans le lointain la vall\u00e9e et les for\u00eats vers Saint-Evroult.<br \/>\nTr\u00e8s peu de choses ont chang\u00e9, et soudain voici, dans la vall\u00e9e, une apparition bien rapide et furtive : un train qui a quitt\u00e9 Paris, de la gare Montparnasse, soixante-dix-neuf minutes plus t\u00f4t&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Extraits d&rsquo;un Essai \u00e9crit par Jean-Claude MARTIN<br \/>\nProfesseur \u00e9m\u00e9rite de Fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de New-York<br \/>\nBibliographie mentionn\u00e9e par Jean-Claude Martin<br \/>\nStrich Marie Jos\u00e9: La comtesse de S\u00e9gur, Paris, Perrin, 531p.<br \/>\nMasson Kernoel:Histoire des chemins de fer , Bar-le-Duc, 3 vol. 1912<br \/>\nVannier Jean-Marie: Paris-Granville, 150 ans d\u2019histoire, Marigny, Eurocibles,2005, 256 p. Villedeuil Pierre: Bibliographie des chemins de fer, Paris, Ed. \u00e0 la Carte, 1998, 826 p.<br \/>\nVincenot Henri: l&rsquo;\u00e2ge du Chemin de Fer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Comtesse de S\u00e9gur N\u00e9e \u00e0 Saint-P\u00e9tersbourg en 1799, apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 Moscou et dans la propri\u00e9t\u00e9 familiale de Voronovo, Sophie arrive \u00e0 Paris en 1817 ; elle a 18 ans. L\u2019ann\u00e9e suivante elle \u00e9pouse le comte de S\u00e9gur et, comme cadeau de mariage, son p\u00e8re lui offre la somme d\u2019argent qui lui [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-150","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-et-documents"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/150","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=150"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/150\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1201,"href":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/150\/revisions\/1201"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=150"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=150"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lesamisdelaigle.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=150"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}